| Marquer en premier puis défendre son avantage, aussi minime soit-il, suffit à gagner un match. Cette conviction est partagée par des stratèges aussi différents que l'entraîneur de football Diego Simeone, qui a du succès à l'Atlético Madrid depuis 2011, et la skip - ou capitaine - de l'équipe de Suisse féminine de curling Silvana Tirinzoni. Avec ses coéquipières, elle a décroché dimanche un quatrième titre mondial consécutif record à Sandviken (Suède). Le Temps l'avait rencontrée avant le début du tournoi pour détailler les enjeux tactiques de sa discipline, des différents styles de jeu à la gestion de la prise de risque en passant par la nécessité de… réussir ses pierres. Le Temps: Est-ce que vous jouez aux échecs? Silvana Tirinzoni: Très mal. C'est un jeu fascinant. J'aimerais le maîtriser mais je manque de temps pour vraiment apprendre. On présente souvent le curling comme des échecs sur glace… Je comprends l'analogie. Mais aux échecs, tu réfléchis au meilleur coup à jouer, tu prends la pièce et tu la poses. Au curling, il faut encore réussir ta pierre. Et si tu n'y parviens pas, il faut parfois revoir toute la stratégie. Le plan évolue toujours en fonction de ce que nous réussissons à faire ou non. La technique est donc aussi importante que la tactique? Oui, probablement même un peu plus. En fait, s'il y a un écart de niveau technique entre les deux équipes, celle qui aligne les meilleures joueuses va gagner. On peut gagner sans plan génial, mais pas sans réussir ses pierres. La tactique fait la différence lorsque les niveaux techniques sont équilibrés. Depuis le début de ma carrière, le curling n'a cessé de progresser. Les joueuses sont de plus en plus athlétiques, elles balaient mieux. Cela permet d'une part de tenter des coups qui étaient impossibles par le passé, d'autre part d'augmenter le degré de précision. Moins d'erreurs sont commises. Dans ce sens, on peut dire qu'au plus haut niveau, le curling tend à se rapprocher des échecs… La skip, ou la capitaine, c'est le «grand maître» de l'équipe? Comme les autres, elle doit savoir lancer ses pierres, mais aussi être une bonne stratège, oui. Mon rôle, c'est d'avoir une vue d'ensemble sur la partie pour déterminer quand prendre des risques et quand temporiser. Cela repose sur l'expérience, mais aussi sur des statistiques. Je connais nos probabilités de victoire, en pourcentage, si l'on mène d'un point après six ends avec la dernière pierre à jouer, ou si l'on mène de deux points au septième end sans la dernière pierre, etc. J'ai aussi une idée assez précise de ce qu'il en est pour l'adversaire. Même quand je deviens nerveuse, sous pression, ces données me permettent de savoir quoi faire, quel tir demander à quelle coéquipière, selon ce dont elle est capable sur le moment. Comment l'évaluez-vous? Il faut de la sensibilité. Surtout pour percevoir quand l'une ou l'autre connaît un mauvais jour, ce qui arrive à tout le monde. Alors, il faut lui demander les tirs les plus simples possibles, pour ne pas lui ajouter une pression supplémentaire. Parfois, aussi, je pose la question: quelle option préfères-tu? Mais souvent, je n'en ai pas besoin, je sais ce qui convient. Renoncez-vous parfois à jouer le coup idéal, car il est trop risqué? Bien sûr. Quand je découvre une situation, je vois toujours l'option la plus profitable dans l'absolu en premier. Puis je réfléchis au risque qu'elle implique, aux conséquences qu'aurait un raté. L'enjeu a son importance: si l'on peut marquer trois ou quatre points et s'assurer la victoire, il peut valoir la peine d'essayer. Mais si nous sommes en contrôle et qu'inscrire un point suffit, à quoi bon se découvrir? En fait, il y a des situations où la solution parfaite… (Elle coupe) … N'est pas vraiment la solution parfaite. Exactement. Comment déterminer la bonne option? Il n'y a pas de «juste» ou de «faux», simplement une question de feeling. Une bonne skip parvient à prendre une décision en intégrant toutes les données: forme des coéquipières, préférences des adversaires, enjeu… La qualité de la surface de jeu, aussi. Selon qu'elle «curle» beaucoup ou peu, tu ne peux pas envisager les mêmes coups. Et comme on ne découvre la glace et ses réactions qu'au dernier moment, il faut parfois remettre en question le plan qui avait été élaboré. Vous n'avez pas l'occasion de tester la glace? Si, pendant neuf minutes d'échauffement. Mais la glace ne réagit comme elle le fera pendant le match qu'à la fin de ce laps de temps, donc il y a peu de marge pour tout mettre en place. Est-ce que chaque équipe a son propre style de jeu? Oui. Il y a deux grandes familles. D'un côté, il y a les équipes qui aiment jouer des pierres rapides et faire le ménage dans la maison. C'est par exemple le cas de la Suède ou du Canada. De l'autre, on trouve des formations qui aiment avoir plein de pierres en jeu et jouer des tirs subtils, plus en finesse. Le Japon, notamment. Et le style de votre équipe? Nous sommes à l'aise dans les deux registres, alors nous avons tendance à nous adapter, à essayer d'emmener nos adversaires loin de leur zone de confort. Contre les équipes qui aiment jouer vite, nous allons placer des gardes, les obliger à devoir contourner un certain nombre d'obstacles pour ralentir leur jeu. Contre les autres, nous allons au contraire tâcher de ne pas laisser les pierres s'accumuler. Notre grande force, c'est que nous sommes très bonnes en take-out [l'action d'enlever une pierre de l'adversaire dans la maison, ndlr]. En «défense», si vous voulez. Nos adversaires doivent absolument éviter de nous laisser prendre l'avantage, car alors elles auront beaucoup de peine à revenir. Si elles se retrouvent à devoir marquer deux ou trois points pour l'emporter, elles devront prendre énormément de risques pour avoir une chance. Vu vos succès, il faut croire que ce style tout en adaptation à l'adversaire est performant? J'imagine. Quand on affronte le Japon, on sait exactement ce qu'il va se passer. Je suppose qu'avant de nous affronter, nos différentes adversaires ignorent ce qui les attend. Avant que vous ne deveniez coéquipières, Alina Pätz et vous étiez les deux meilleures skips du pays. Deux stratèges dans une même équipe, ce n'est pas une de trop? Au départ, nos styles étaient différents. Alina aimait jouer avec un peu plus de prises de risque que moi. Pour être à l'aise, elle aimait que son équipe mène de trois ou quatre points. Moi, je trouve qu'un point, c'est déjà bien, et je suis d'avis que si l'on peut éviter de prendre des risques, c'est mieux. Nous avons dû nous adapter l'une à l'autre et nous nous sommes bien trouvées, sans doute quelque part entre nos préférences respectives… Après plus de vingt ans de carrière, vous arrive-t-il encore d'être surprise par une situation de jeu? Parfois par la réaction d'une pierre. Au billard, les boules sont rondes. Au curling, les pierres ne le sont pas parfaitement. Parfois, elles «sautent» avec des angles étranges. Mais surprise par une disposition de pierres dans la maison? Non, pas vraiment. J'en ai vu un certain nombre, vous savez. Je ne me souviens pas de toutes. Mais de beaucoup. Les revivez-vous en rêve? Parfois. Je peux revivre dans mon sommeil une situation que j'ai mal gérée et imaginer des options pour faire mieux. D'autres rêves sont de simples «rediffusions» de séquences de jeu. Il y a souvent des pierres, en tout cas. C'est bizarre, pas vrai? (rires) Votre passion pour le curling est-elle intellectuelle ou physique? Vous préférez l'aspect stratégique, le puzzle, ou les sensations que vous éprouvez sur la glace? Je ne me suis jamais posé la question. (elle réfléchit) Je dirais que c'est d'abord dans la tête. J'aime voir du curling, analyser un match, me demander si j'aurais fait pareil que telle ou telle joueuse. Oui, je crois que je préfère regarder un match qu'en jouer un moi-même. (Silence) Regarder un bon match de curling, c'est quelque chose, quand même. L'introduction de cet article a été mise à jour après le titre mondial décroché par Silvana Tirinzoni et ses coéquipières le dimanche 26 mars 2023. | – Lionel Pittet, Bienne | |
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